IS IT BREAKABLE ?

Est-ce une question idiote à poser ? Est-ce breakable ? Reflexe de breaker, lorsque je vois une surface, un sol, je sais instinctivement si la paume de mes mains ressemblera à du papier de verre à la fin de ma session, ou alors, si je suis chanceux et que je trouve le spot en or, je sais d’emblée si je vais pouvoir throw down, envoyer une coupole, un thomas. A chaque fois que je me promène dans Londres, je scrute constamment les environs à la recherche d’endroits intéressants où me jeter. Je me demande toujours : est-ce breakable ? Et si, à première vue, on pourrait croire que cette question trouve sa réponse uniquement dans le revêtement du sol et sa capacité à accueillir des figures, c’est en fait toute une philosophie du break qui se cache derrière. Vous vous demandez peut-être pourquoi un B-boy ou une B-girl se pose cette question. Pourquoi ne pas être dans un studio au sol lisse et accueillant, entouré de mille miroirs flattant notre égo ?

Lorsque j’ai commencé le Break à 11 ans, j’avais accès toute la semaine à un studio au YMCA. De grands miroirs, des haut-parleurs et même une collection de tapis de gym nous offraient, à mon équipe et à moi, un grand espace pour nous entraîner. Je m’y suis entrainé pendant 7 ans jusqu’à ce que quelque chose dans ma danse s’estompe. Comme si j’avais atteint mon plafond à l’époque, j’avais l’impression que mon style musical n’était plus pertinent, que j’avais perdu l’étincelle. Mais en réalité, je n’avais pas atteint ma limite, j’avais simplement perdu le contact avec l’essence du Hip-hop. Ma connaissance de la culture était limitée, mon sens de l’expression artistique n’était pas développé à l’époque. Bien que j’ai eu le grand privilège d’avoir accès à un espace de répétition gratuit, propre et complet, quelque chose sur ma vision du Break était erroné et a mis fin à mon intérêt, l’entraînement était devenu plat et répétitif. J’avais perdu ma voix pour ainsi dire. Et dix ans plus tard, voilà où j’en suis, à relater mon aventure dans le hip-hop, pour vous conter mon retour atypique à ce premier amour. Pour vous dire à tous que je suis retombé amoureux et que jamais plus je ne ferai d’infidélités au break ! Depuis 2019, ma meilleure ressource a été mon esprit. Comme un nomade du Hip-hop, j’ai erré, traversé la ville, découvert de nouvelles perspectives sur l’esprit du Hip-hop, sur ce que signifie le Break, embrassant le paysage urbain.

Lorsque je me suis remis à breaker, à retrouver goût à la discipline, j’ai commencé par chercher sur Internet, tel un détective privé à la recherche d’une piste, des lieux, des projets communautaires ou des rendez-vous secrètement établis pour danser . Je suis tombé sur un groupe Facebook : « Le vestiaire du Royal Festival Hall », qui publiait un calendrier de répétitions chaque mois. Cela m’a directement intrigué. Comme il n’y avait pas de photos, j’ai tout de suite imaginé qu’on serait enfermé dans une garde-robe, où chacun serait de son côté avec sa musique, pendant que des hôtes d’accueil seraient là à récupérer les manteaux des invités.
J’ai été rassuré dès mon arrivée. Grand bâtiment situé sur la rive sud de la Tamise, le Royal Festival Hall est une salle de concert où diverses expositions et performances ont lieu chaque semaine. Son vestiaire, situé juste en dessous de l’étage de l’entrée principale, est loin d’être un placard inhospitalier. Il s’étend sur presque toute la longueur du bâtiment et les balcons du 1er étage principal donnent sur son étendue. Il n’y a pas besoin de se demander si c’est breakable, dès mes premiers pas sur ce sol, je me suis senti comme la famille royale foulant un sol lisse en marbre. Une association met à disposition cet espace de 10 heures à 17 heures tout au long du mois, et des danseurs de tous horizons l’utilisent.
Malgré tout, le sol, bien que lisse, est extrêmement dense. Conséquence innée du break et de la pratique du throw down, le corps est souvent malmené, et il faut s’attendre à ressortir de sessions avec des bleus. C’est sur le sol du Royal Festival Hall que j’ai découvert la vraie cruauté d’un sol en pierre. Les genouillères sont essentielles, ainsi que des couches supplémentaires pour les mouvements sur le dos et les transitions. On pourrait en dire autant de n’importe quel sol, en dehors du lino douillet d’un studio de danse. Malheureusement, à chaque médaille son revers. A force de rajouter des couches pour protéger mon corps, j’ai l’impression de nager dans mes fringues. Enveloppé ainsi, je me retrouve entrain de surchauffer après quelques flares et coupoles. En gérant mal ce problème, je m’épuise très rapidement, et les mauvais jours, j’en viens à écourter mon entraînement de 30 à 45 minutes. Mais que puis-je y faire ? Mon corps n’a plus la fougue d’un enfant de 15 ans, qui ne connait ni la peur ni la douleur (même si, quand j’avais 15 ans, je m’entrainais sur des tapis de danse). J’ai besoin de rembourrage, j’ai 25 ans et parfois j’ai l’impression d’en avoir 52. Et mine de rien, je n’ai pas suivi d’entrainement intensif depuis des années. Si seulement il existait une pilule du style Limitless pour le Break pour faire monter mon QI corporel à 1000. Peut-être qu’un studio avec un sol à ressorts est essentiel ? Je me mets à penser… Peut-être que j’ai besoin d’air conditionné et d’une boisson énergisante à base de concombre ! Mais aurais-je le même sens de la spontanéité ?

Au “Royal Festival cloakroom” j’ai croisé tant de nouveaux styles. J’ai pu observer de la house, de la ballroom, du litefeet, du popping… Quel que soit le style que vous recherchez, ils sont tous là et chacun observe et apprécie le genre d’espace mininal dans lequel ils se retrouvent. Il règne dans cet endroit une atmosphère détendue et réfléchie, propice à se plonger dans son propre monde et à se nourrir tranquillement de l’énergie des autres autour de soi. Le Royal Festival Hall est un espace idéal pour s’entraîner. Lorsqu’il est disponible… Très réputé, il est souvent loué, utilisé pour des événements s’y déroulant parfois à l’improviste, occupé par d’autres personnes… Et ce n’est jamais annoncé au préalable. Il faut parfois faire 1 heure de route pour découvrir, en arrivant devant, que l’on ne peut pas entrer. Mais il a le privilège d’être un espace couvert, accessible malgré la météo, et nous, les danseurs Londoniens, en sommes reconnaissants. Cependant, ce privilège ne peut pas être donné à tous les espaces.

Exchange House, à l’inverse, est une immense tour commerciale, à deux pas de Liverpool Street, une des rues les plus animées de Londres. Haut lieu du break, elle propose un préau abrité et découvert au rez de chaussée. Mais vous savez ce qu’on dit sur la météo londonienne : il ne pleut qu’une fois par an, pendant 365 jours. Alors les mois d’hiver, malgré le préau, cela reste compliqué de s’entraîner en extérieur, surtout avec les gratte-ciels qui canalisent les vents froids. A l’heure où j’écris cet article, je me rends compte que mes photos reflètent cette nature abandonnée, typique de l’hiver. En revanche, lorsque les conditions météo permettent de s’entraîner là-bas, l’Exchange House s’offre dans toute sa splendeur, comme le délicat équilibre du monde . Envahie par des bboys et bgirls de tous horizons, cette place anodine devient alors le centre de la culture break. Alors que les vestiaires du Royal Festival Hall sont mis à disposition des danseurs par le Southbank Centre et sa disponibilité communiquée via les réseaux sociaux, Exchange House reste une énigme en termes d’officialité. Il n’y a pas d’informations publiques ni d’horaires fixes pour les entrainements, mais la communauté break de Londres a en quelque sorte revendiqué l’endroit comme étant sien, comme si le Hip-hop avait décrété que cette place serait son salon, sa zone de cypher. Chaque soir de la semaine vous pouvez presque être sûr d’y trouver du monde.
À l’Exchange House, on a l’impression que tout le monde est le bienvenu, quelles que soient ses compétences ou ses origines. Chaque fois que quelqu’un arrive ou s’en va après sa session, il parcourt le spot et prend le temps de checker chaque personne présente, qu’il les connaisse ou non. Ça m’a paru évident que la notion de respect devrait être quelque chose d’assimilé. L’endroit fait preuve d’un sens profond de la communauté, que ce soit individuellement ou en crew : tout le monde s’entraîne avec chacun et le spot devient rapidement une jam non officielle. C’est l’essence même de ce que nous faisons. J’ai vécu l’Exchange House comme un endroit où se ressent l’essence profonde du break, entre respect et dépassement de soi. Alors, l’Exchange House est-elle breakable ? Il fut un temps où la place au pied de l’Exchange House était simplement un endroit où les comptables et les employés de bureaux déambulaient à longueur de journée, partageant un sandwich entre midi et deux. Aujourd’hui, c’est un endroit où, si vous voulez cypher, il y aura forcément une poignée d’autres personnes qui vous rejoindront pour participer à la conversation. Peu importe d’où l’on vient, nous sommes tous liés par le besoin de Breaker. Après tout, qui peut dire que c’est une coïncidence si cet endroit s’appelle Exchange House ?

Mais bien sûr, durant ces deux dernières années, il y a eu des moments où s’entraîner seul était la seule option. Les confinements dans le monde entier ont isolé les gens, interdisant les rassemblements en groupes. La plupart des danseurs se sont entraînés dans un salon aménagé. Je suis parti de Londres pour passer quelques mois à la campagne, chez ma mère. Sa cuisine est devenue mon champ de bataille, dans lequel on ne pouvait entrer sans y être défié. Le Hip-hop était très vivant en moi. Plus je m’entraînais, plus je pensais aux racines de la culture, comment dans les années 70 les jeunes ont commencé à Breaker au coin des rues pour se réaliser, s’évader, s’exprimer. C’est né ainsi, puis sont nés les crews historiques, Mighty Zulu Kingz et les Rock Steady. Mais pensez-y, à l’époque, il n’y avait pas de compétitions internationales ni d’argent à gagner, le break était simplement une pure expression et représentation de soi. Une fin en soi et non un moyen d’acquérir un statut, une notoriété…
Puis le temps passant, je suis retourné dans mon Londres natal. Paradoxalement, une ville aussi grande que cette mégalopole peut être étrangement isolante par moments, encore plus pendant le confinement. C’est un sentiment étrange de se savoir entouré de tant de vie, d’énergie, et de ne pas pouvoir quitter son salon. Mais je ne pouvais pas laisser cette ambiance anxiogène m’arrêter. Je n’arrivais pas à m’enlever de la tête ces images de jeunes venus des quatre coins du monde descendre dans la rue danser, s’exprimer ! J’avais le sentiment que c’était là que le Break avait sa place, dans la rue. Cette incroyable dissonance qu’il y avait entre nous, qui nous jetions par terre pour danser, et les gens « normaux », qui marchaient et vaquaient à leurs occupations, me fascinait. Quelle excitation de chercher à casser ce rythme, cette conduite sociale ! Durant cet isolement, dans ma gamberge, je me cherchais toujours. Je cherchais à définir mon style, à m’affirmer, à reprendre confiance en moi après tant d’années sans break dans ma vie. J’ai vu cette solitude comme une opportunité
Reprendre confiance était le premier grand pas vers la maitrise de mon style. Un jour, alors que j’étais, comme d’habitude, en train de réfléchir à mon existence, m’est apparue une absurde idée de ce qu’est la danse en soi. J’ai trouvé une sorte de mantra, liant la musique, le corps et l’esprit :

 

« Ressentir honnêtement (la musique). Profiter de ce qui est unique pour vous (votre corps). L’exprimer, comme vous le devez (l’esprit) ! »

Cela signifie que même si l’environnement n’était pas idéal, l’idéal que je venais d’établir devait rester vrai, quel que soit l’environnement. C’était mon Hip-hop. Alors je me suis demandé pourquoi ne pas essayer quelque chose de différent, quelque part de différent ?

Brockwell Park, un vaste terrain de loisirs circulaire avec des chemins sinueux menant à un café et quelques bancs au sommet d’une colline. Pendant une année entière, j’en ai fait mon jardin. Par moment, tout au long d’une période de 6 mois, vous pouviez me surprendre, Cinnamonstickz, en train de balancer du funk depuis le haut de la colline.
Demander si cette surface est breakable, c’est comme demander si on peut râper du fromage sur une planche de surf waxée (en y réfléchissant, le fromage se râperait bien sur cette surface) : c’est du tarmac pur. Donc, à moins d’avoir une sorte de peau reptilienne assez épaisse, ce n’est pas l’endroit idéal pour se jeter sur le dos. J’y suis allé avec une approche différente, j’ai décidé de n’y faire que des toprock. Cela signifiait qu’il fallait orienter la question « est-ce breakable ? » différemment. Je prêtais attention à la qualité du mouvement de la moitié supérieure de mon corps, en me demandant comment lier cela à ce que mes pieds faisaient simultanément. Les toprocks sont l’introduction de votre style et, pour moi, c’en est devenu le facteur le plus important de ma danse. Je voulais y refléter mon sens de l’imagination, du jeu, je voulais que mes toprocks soient captivants, inventifs, originaux. J’ai commencé à chercher à y intégrer des éléments théâtraux pour raconter une histoire presque shakespearienne, pour vraiment développer l’originalité de mon style.

Un banc dans un parc – cela peut paraître banal, mais ce spot était le lieu où se trouvait la tour de l’horloge de Brockwell, ma belle amie verte dont les aiguilles dysfonctionnaient constamment, rendant mes séances intemporelles. Au départ, je n’avais pas fait grand cas de ce détail. Mais les habitants du sud de Londres, au cours de leurs promenades quotidiennes, s’arrêtaient pour m’observer. J’ai commencé à remarquer que le flux de la vie quotidienne rendait l’espace toujours changeant. Je me souviens m’être toujours demandé, en passant devant ce banc, qui pouvait bien s’asseoir là ? Des gens passeraient-ils de la musique, encore plus forte que je ne pourrais mettre la mienne ? Le soleil est-il en train de percer ce trou parfait dans la ligne des arbres ? La tour verte de l’horloge est devenue plus qu’un endroit temporaire pour s’asseoir. Dans mon monde, c’est devenu un glorieux terrain de jeu et de création, un symbole de liberté. J’appréciais l’énergie énigmatique que je dégageais, étais-je vraiment libre ou simplement fou ? J’étais souvent dérangé par des badauds qui traversaient mon terrain de jeu. Bien que parfois certains promeneurs paraissaient ne pas se soucier de ma présence, c’était comme si la plupart s’étaient en fait donnés pour mission de perturber mon énergie en traversant directement mon espace d’entraînement, alors que j’étais en pleine répétition (un problème que l’on ne rencontre pas dans les endroits plus établis). Mais cela ne me décourageait pas, j’en profitais pour les charrier, comme s’ils m’interpellaient au cours du cypher, en leur lançant des burns. Le week-end, des groupes de musique s’installaient à proximité et Jamaient avec des instruments. Du jazz aux musiques latines, ils me fournissaient de nouveaux accents musicaux et de nouveaux rythmes, qui devenaient bien sûr des élans de spontanéité supplémentaires sur lesquels je pouvais tenter de nouvelles choses.

Comme vous pouvez le constater, la danse est pour moi une pratique essentiellement spirituelle. Ainsi, la plupart du temps, ce qui se passait dans le parc autour de moi n’avait d’importance que lorsque j’y prêtais volontairement attention. Ces moments de réflexion créaient en moi une sorte de catharsis qui se traduisait ensuite dans mon mouvement. Cela me ramène à mon moi shakespearien,

 »Ressentir honnêtement (la musique). Profiter de ce qui est unique pour vous (votre corps), puis l’exprimer, comme vous le devez (l’esprit). »

C’est peut-être ce que je pense du Hip-hop. A première vue, ce n’est pas l’endroit le plus idéal pour s’entraîner mais moi, c’est là que j’ai eu l’impression de progresser le plus. Non pas parce que je réussissais de nouveaux combos dingues, mais parce que je trouvais un vrai confort dans mon style, je m’amusais, j’étais inspiré ! C’est là que j’ai trouvé ma voie. Malgré ce sol rude et inhospitalier au premier abord, j’ai découvert qu’il était en fait breakable.
Et c’est ainsi que j’ai envisagé ma question sous un nouvel angle : « Est-ce que c’est breakable ? ». Avant, cette question n’était que bassement liée à la réalité physique du sol : ce dernier se prête-t-il à la pratique du Break ? J’ai lentement réalisé que la vraie question était en fait de se demander : « Puis-je y breaker ? Y a-t-il quelque chose que je puisse faire ici ? » Au lieu de regarder l’espace devant moi et de me demander ce qu’il peut faire pour moi, j’ai commencé à me demander ce que je peux en faire, comment je peux y breaker, comment je peux le dompter. Tout comme ceux qui nous ont précédés l’ont fait avec tous les aspects de cette culture. Que dois-je adapter dans mon style, mon approche, mon physique, ma mentalité ? L’accessibilité pour les artistes est un problème courant, qu’il s’agisse du lieu, du temps, des moyens financiers, etc. Mais souvent, certaines des meilleures œuvres sont produites dans des circonstances limitées, dans des conditions poussant à la créativité, à l’adaptation, à la spontanéité, et c’est exactement ce que pose ma question. Est-ce breakable ? Breaker, c’est surmonter un défi, explorer de nouveaux horizons, se réinventer et ne pas se définir par les limites perçues.
Faire ce que le hip-hop fait de mieux en prenant ce qui est établi et en le changeant. Il n’y a pas qu’une seule façon de breaker et je crois que trouver son propre style apporte un véritable épanouissement dans son art. Cette question vous amène à vous approprier le ressenti qui est en vous, à lui permettre de réagir au monde extérieur et d’utiliser cette intuition pour cultiver votre créativité. C’est ce que je crois que le Hip-hop est dans son essence propre.

Alors prenez un grand souffle, sortez dans le monde et explorez, il y a un endroit qui n’attend que de vous être dévoilé. Au lieu de déployer votre lino partout où vous voulez danser, pourquoi ne pas contacter les autres heureux possesseurs d’un Breakers Magazine, en rassembler une vingtaine au sol pour en faire un tapis, et se demander si c’est breakable ?