Texte par Tom Chaix
Photos par Wilfried Kareb
Photos d’archive

« Quand j’étais petite je me faisais toujours un chignon dans les cheveux. Un ami m’a dit « Tu ressembles à la fée clochette ! ». Et la fée clochette en Espagnol, elle s’appelle Campanita »

CHAPITRE 1: BOOM, CA A STOPPE MA VIE

Adriana Martinez m’accueille dans son appartement à Nice, ou elle vient de s’installer. S’exprimant dans un bon Français, rythmé par un accent latin chantant et certains mots adaptés rapidement de l’espagnol, elle revient peu à peu sur son histoire. C’est l’histoire d’une guerrière vénézuélienne, au parcours parsemé d’épreuves décourageantes. Le récit poignant d’une longue route pleine d’aventures, marquée de joies et de désespoirs qui commence lorsqu’elle a 15 ans.

La situation familiale d’Adriana n’a jamais été simple ou stable. Elle vit rarement avec ses parents. Née en 1995, de père au caractère très compliqué, violent, comme elle le décrit, et de mère victime d’une grave addiction à la drogue, elle change très fréquemment de foyer pour vivre avec des proches qui peuvent s’occuper d’elle.
A 15 ans, elle part vivre chez sa sœur, à Guarenas, ville a 150 km de Caracas. C’est en 2010, dans le Venezuela de Chavez. Chavez est populaire, « Il faisait beaucoup de choses pour ceux qui avaient peu d’opportunités. Mais sous Chavez, le Venezuela était un peu comme un beau paquet cadeau, avec rien à l’intérieur » souligne Adriana : des hôpitaux superbes, mais sans médecins, sans médicament ; de nombreux supermarchés populaires, les « Mercal », mais vides ou avec de la nourriture avariée… Le seul objectif était de faire croire au peuple, majoritairement pauvre et maintenu ignorant, que tout allait bien.
Chavez meurt en 2013, après 8 ans de présidence. Il laisse sa place au président Maduro, qui est toujours au pouvoir aujourd’hui.

Des tensions avec sa sœur amènent Adriana à quitter rapidement Guarenas : courant 2010, elle s’installe à Caracas chez son père et sa grand-mère, dans l’Est de la ville. Malheureusement, le quotidien devient rapidement un enfer avec son père qui lui « fait vivre les pires choses de sa vie ». En quête d’exutoire, elle sillonne fréquemment les rues de Caracas jusqu’à croiser un groupe de Bboys/Bgirls en entrainement. Cette découverte résonne immédiatement en elle : « Je suis allé m’entrainer avec eux car il y avait un bboy qui était vraiment très beau, et je devais faire quelques mouvements si je voulais qu’il me regarde ! » ri-t-elle. L’ambiance l’interpelle : cette énergie différente de ce qu’elle a connu dans sa vie, la joie autour de l’exercice, les rires, quelque chose qui pourrait rythmer son quotidien. C’est de cette envie de quitter sa réalité, doublée du besoin de se prouver quelque chose, de se mettre en difficulté, qu’elle rejoint les Bboys et Bgirls de Caracas.

En 2011, Adriana attaque la fin du « lyceo » pour décrocher un diplôme en « sciencias y technologias » à Caracas. Son père quitte le foyer, la laissant avec sa grand-mère. Sa grand-mère lui laisse une autonomie et une liberté totale. Animée par cette envie d’être acceptée par les Bboys/Bgirls de Caracas, elle adopte un caractère social assez désinvolte, invite beaucoup de monde chez elle pour faire des soirées, se laisse influencer assez rapidement par son entourage. Cette attitude la trahit assez rapidement, des rumeurs se forment sur son comportement avec les Bboys. Dans ce cercle très fermé de la danse, cela se transforme en harcèlement verbal et parfois sexuel qui atteignent sa confiance en elle. « A force que l’on te répète des choses fausses sur toi, et que personne ne te soutient, tu finis par croire ce que l’on te dit » raconte-t-elle. Finalement seule, malgré ses efforts et espoirs, essuyant des remarques violentes à l’entrainement, Adriana quitte la scène au bout d’1 an et demi, vers 2012. Selon elle, sur le long terme, ça n’allait l’amener nulle part.
A 16 ans, en Décembre 2011, elle termine le « lyceo » pour aller à l’université. Le gouvernement de Chavez est le premier à créer une université publique gratuite à Caracas, la « Universidad Bolivariana de Venezuela ». Adriana, heureuse et pleine d’espoir de pouvoir étudier gratuitement s’y inscrit pour étudier l’architecture. Malheureusement, l’université ressemble à la description du Venezuela : « un beau paquet cadeau avec rien à l’intérieur ».

 

L’enseignement est catastrophique, porté très majoritairement sur un enseignement militaire et sur la vie de Chavez. « La moitié de la note du second semestre consistait à aller à une manifestation pour prouver ton soutien au gouvernement, c’était n’importe quoi. Heureusement qu’il y avait internet pour se rendre compte que c’était n’importe quoi » s’étonne-t-elle encore aujourd’hui. Adriana refuse justement d’aller à cette manifestation, expliquant qu’elle est trop petite de taille et qu’elle n’est pas à l’aise dans ces grands regroupements. Elle paye cette décision dès la reprise des cours le Lundi qui suivi. Elle est prise exemple devant ses camarades, sa professeure l’invite au-devant de la classe, « Adriana, si tu no pones tu rotilla al suelo para sustener tu govierno, no puedes estudiar aqui. Debes agradecer el que construyo este universidad »* dit-elle agressivement en déchirant les papiers d’inscription de Campanita. Campanita quitte l’université publique, et rejoint un institut privé en Septembre 2012 pour reprendre son cursus. Sans soutien financier de la part de sa famille, elle cumule les jobs : le matin elle travaille en tant qu’assistante médicale dans un cabinet, elle tient la réception d’un hôtel la nuit. Elle consacre ses après-midis aux études. Cette dynamique lui permet de payer sa formation, au détriment de sa santé et de son sommeil. En Janvier 2014, après avoir terminé son année, elle décide de mettre de côté l’institut, le temps de gagner assez d’argent pour ensuite pouvoir étudier sereinement.
C’est 1 mois après que le destin de Campanita prend un virage décisif, le 12 Février 2014, journée de la jeunesse et de l’étudiant. Le climat politique est toujours tendu au Venezuela.
En effet, à sa mort en 2013, Chavez laisse un pays surendetté, avec une économie à la dérive, une inflation galopante, confrontant la population à des pénuries alimentaires dramatiques, et une aggravation de la criminalité. C’est dans ce climat social, violent et révolté, que son vice-président Nicolas Maduro prend le pouvoir en 2013.

L’opposition au gouvernement Maduro, menée par Leopoldo Lopez fait un appel à manifester à tous les étudiants pour lutter contre le gouvernement en place responsable de l’hyperinflation et de ses conséquences. Les manifestations se propagent comme une boule de feu et s’étendent dans 38 villes du pays.

A Caracas est organisée une marche pacifique avec comme point de chute le ministère public pour que chacun puisse aller déposer une plainte dans les urnes. Campanita, marquée de blanc sur le visage et les mains en signe de paix, comme la plupart des participants à la manifestation, rejoint le mouvement pour déposer plainte contre son exclusion de l’université. Dans l’attente d’une réponse générale du Ministre adressée aux manifestants, les jeunes se sont assis en chantant devant le gouvernement. C’est ici que tout a dégénéré.

Le gouvernement décide de troquer une réponse pacifique par une descente de milices civiles (les colectivos – mafias civiles locales des favelas, mandatées et armées par le gouvernement pour cette occasion), et policières. La traque aux manifestants commence. Campanita, accompagnée de quelques manifestants alors proches d’elle pendant la manifestation s’enfuit. C’est en début de course que ce qu’elle imaginait de la vie et de son pays s’est déchiré, « j’ai entendu un boom, énorme, très proche de moi, vraiment comme si c’était juste à ma gauche, à quelques centimètres. ». Masquée d’un sourire triste, illustrant la scène avec beaucoup de gestes et des difficultés à trouver ses mots, elle explique que son camarade de manifestation qui courait avec elle a été abattu d’une balle dans la tête à côté d’elle. « Ça a stoppé ma vie, que faire ? ». Elle continue sa course jusqu’à son domicile. Sa haine et son dégoût envers le gouvernement nourrissent sa détermination révolutionnaire et sa motivation à se lancer dans un interminable combat pour la liberté. Une autre personne est abattue cette nuit-là. Le mouvement de l’opposition de Leopoldo Lopez et les manifestants sont inculpés pour le sang qui a coulé. Leopoldo Lopez démissionne de l’opposition et est emprisonné. Le message de Maduro est clair : Vous voyez ce qu’il arrive si vous manifestez.

« Les gens sont trop ignorants. Il y a les jeunes qui sont en train de se tuer dans la rue, et 80% de la population en train de regarder. »

>> Campanita pendant une session de danse suite a nos entretiens.

>> Campanita et sa grand-mère avant son départ en Colombie.

CHAPITRE 2: LA GUERRE

« Ce n’est pas grave si je meurs. J’ai juste besoin que ce mec (Maduro) sorte de mon pays. Ça ne sert à rien de vivre dans ce pays » s’énerve Adriana. A vrai dire, tout l’énerve, sa famille, son pays, son gouvernement, ses amis, elle-même. Déterminée, elle participe en tant que leadeuse locale à maintenir les manifestations pendant des mois.

La ville est en feu, à chaque grand rassemblement il y a des violences importantes commises par les militaires. Les manifestations s’organisent différemment, localement, par quartier.
Campanita fait appel aux gens de son quartier pour créer une escouade rassemblant une trentaine de personnes : elle étudie le quartier pour définir les rues par lesquelles s’enfuir en cas d’urgence, les endroits où se cacher, ou mettre des pièges pour la police. « Je suis montée dans tous les étages de mon immeuble pour dire à tous mes voisins que, s’ils ne veulent pas sortir dans la rue, ils peuvent quand même nous aider à nous enfuir. Je leur ai dit de mettre au congélateur les bouteilles d’eau pour que ça ait l’effet d’une pierre lorsqu’ils les jettent sur la police, ça les ralentira et on aura plus de temps de s’enfuir. »

En Mars 2014, le Venezuela célèbre l’anniversaire de la mort de Chavez, journée très importante. La ville entière est occupée par des militaires pour prévenir des manifestations contre le gouvernement. Visages masqués pour protéger leur identité, Campanita et son escouade vont manifester dans leur quartier, se heurtant rapidement aux barrages de police. Campanita décrit les 40 minutes les plus violentes de sa vie, « c’était la guerre, c’était vraiment la guerre ».
Les policiers leur interdisent de manifester. Réticente, la jeune leader revendique son droit, inscrit dans la constitution Vénézuélienne et fait face aux premières menaces de groupe militaire : « Si vous ne partez pas de vous-même, on utilisera la violence pour vous faire bouger ». Un policier du barrage saisit la queue de cheval d’une compatriote de Campanita et la tire vers lui. Adriana se débat contre le policier pour ramener la fille dans son camp, jusqu’au moment ou un autre policier assène un coup de la tranche de son épée sur le crâne de la fille. « J’ai senti que ce qu’il venait de se passer était ma faute » raconte-t-elle. La violence redouble, les manifestants se retournent contre les policiers, la bataille prend une tournure catastrophique. « J’ai saisi un policier, on l’a frappé, on l’a désarmé et déshabillé entièrement, juste en bas de chez moi. J’ai senti tellement de haine, j’étais incontrôlable. Ce sont mes amis qui ont crié pour me calmer. Le policier suppliait car il avait 2 enfants… Mais pourquoi tu fais ça alors ?! Je ne comprends rien ! ». Ce jour-là, dans la suite de l’altercation, Campanita apparait à découvert à la vue de policiers, sans masque pour cacher son visage. 2 camarades de son escouade disparaissent le même jour.

Les menaces du gouvernement se multiplient alors, Adriana explique : « C’était compliqué, ça a toujours été compliqué. Tout était fait pour faire peur aux gens. Ça a continué comme ça jusqu’à ce que je me dise que ça ne servirait à rien, car les gens sont trop ignorants. Il y a les jeunes qui sont en train de se tuer dans la rue, et 80% de la population en train de regarder. ».
À la suite des nombreuses manifestations, la police recherche Adriana pour opposition politique : elle risque l’exécution ou l’emprisonnement. Abandonnant tout espoir pour ce pays qu’elle aime tant : « Tu peux te faire tuer pour une paire de chaussure. Comment je vais vivre ici ? Avec quel rêve je vais me réveiller demain ? ».

Elle retourne au Venezuela une seule fois durant les 3 années qui suivirent, pour l’enterrement de cette grand-mère qu’elle chérissait.

CHAPITRE 3: LE BREAK M’A TOUT DONNE

Le départ est compliqué, elle part seule, à l’âge de 18 ans, en Colombie alors qu’elle ne connait personne sur place. Elle arrive dans la petite ville de Cucuta, proche de la frontière. A son arrivée, elle danse dans un parc de Cucuta pour contenir ses émotions, et retrouve des sensations abandonnées depuis 2012.

La chance commence à lui sourire, les bienfaits de la communauté du Breakdance et du Hip Hop se manifestent. Campanita rencontre Bboy Mago, un danseur de Cucuta qui l’observe dans ce parc ce jour-là. Il lui propose de l’héberger et lui fait rencontrer les acteurs de la scène Hip Hop locale, ainsi que plusieurs personnes qui aident beaucoup Campanita. Ces rencontres vont être décisives pour son avenir. Elle pratique la « danse thérapie », en apprenant plusieurs danses comme la zumba, elle apprend également la couture. Elle est la seule Bgirl de Cucuta, et amène des mouvements que les Bgirls de la région ne savent pas faire (2000, headspins etc.). Sa passion pour le Bboying s’affirme, elle en apprend davantage sur la culture et les fondamentaux, son entourage l’encourage, l’ambiance est plus saine que ce qu’elle avait connu.
Quelques temps après, avide d’évoluer, de reprendre peut-être des études, de faire autre chose que de la danse pour gagner sa vie, Adriana quitte Cucuta pour rejoindre Cali, capitale de la Salsa. Elle y rencontre une scène Bgirl exceptionnelle. Dès son arrivée, on lui propose de partir le week end même pour participer à un battle international en Equateur, Morta Kombat 2 à Cuenca. On lui propose également de faire des street shows aux feux rouges (semaforo) pour financer le voyage et l’ensemble des frais. Campanita gagne le battle – catégorie Bgirls – et se rend compte de la faciliter de voyager avec le Breaking « Pourquoi ne pas vivre de cela un peu ? Je veux connaitre toute l’Amérique latine comme ça, je veux être la meilleure du monde ! » s’exalte-t-elle, sa passion pour la discipline devenant addictive.

Peu de temps après lors d’un voyage à Medellin pour participer au plus gros évènement hip hop de Colombie « Hip4 » Campanita réussit à mettre des mots sur ce que le Break lui apporte. Invité à cet événement, Afrika Bambaataa fait un long discours sur l’origine et les fondamentaux de la culture et dit « Le Breaking, ça t’apprend à tomber, à te relever, et à le refaire, jusqu’à ce que tu réussisses ». Adriana développe :« Il a changé un truc dans ma tête, je le remercie, il a changé ma vie de Bgirl. Je m’identifie à cette phrase. Je me suis dit que je fais un truc trop bien ! C’est magique d’être dans cette culture. Je veux connaitre ça, mais partout. » Elle prend aussitôt la décision de partir voyager en faisant des street shows en Amérique latine. Son copain, danseur également, accepte de la suivre.
En 2015, leur voyage les emmène dans tous les pays d’Amérique Latine, de Colombie jusqu’en Argentine. Financés par leurs street shows, ils rencontrent énormément de monde, dansent partout, vivent de très belles et difficiles aventures. Le couple de danseur se sépare à leur arrivée en Argentine.

Adriana décide de s’installer en Argentine. Au début, un de ses cousins l’héberge, elle trouve du travail rapidement et obtient des papiers de résident. Elle continue de s’entrainer et gagne plusieurs battles. Elle tombe amoureuse d’un Argentin, qui n’est pas un danseur, et s’installe avec lui. Elle décrit une période très compliquée. Fatiguée de courir, étant émigrée politique, n’ayant pas eu le temps de faire le deuil de ceux qu’elle a laissé derrière elle : « Je suis sortie de mon pays à 18 ans, j’ai expérimenté des choses que je ne pensais jamais vivre, et quand je suis arrivée en Argentine, j’avais tellement d’informations à digérer que j’ai eu besoin de quelqu’un pour me dire « prends ton temps ». Il m’a cueilli dans ce moment de vulnérabilité. C’est difficile pour moi de parler de cette période car je ne me reconnais pas ». Malgré le caractère manipulateur et pervers de son compagnon, Adriana s’accroche surtout à la famille de ce garçon, qui est formidable décrit-elle « C’est la première fois que j’avais un papa et une maman, pourquoi ne pas faire partie de cette famille ? ». Influencée, elle arrête la danse et vit plusieurs expériences très difficiles. Sa relation l’amène dans un état de détresse mentale et physique. Elle se rend compte de sa situation et décide de quitter l’Argentine quelques temps pour se retrouver. Elle prend un bus et rejoint le Brésil.

Coup de foudre avec le Brésil : « Le Brésil c’est un truc de fou, c’est vraiment le vrai Hip Hop. Des cyphers de fou, les Bgirls super fortes ». Cette impression d’être vraiment dans la culture originelle du Hip Hop, à faire des street shows toute la journée dans les métros, à échanger ses pièces contre des repas dans les centres commerciaux. Elle passe ces quelques semaines avec un crew local, les KillaRockers. Elle vit tant d’expériences qui l’amènent, quelques temps après, à participer au grand battle NOTORIOUS IBE – qualifications Brésiliennes.

« On est arrivé à IBE, on n’avait rien à manger, pas d’argent. J’avais juste une pomme sur moi. Le DJ c’était Nobunaga, j’ai eu des papillons dans le ventre quand je l’ai vu, je dansais sur ses musiques ! Je me suis dit « Il faut que je danse comme si c’est le dernier jour de ma vie ». Donc j’ai dansé comme ça et j’ai gagné IBE Brazil. Le prix c’était d’aller aux Pays-Bas l’année suivante pour assister au festival IBE original. C’était magnifique. Je me suis dit, c’est ça ou ce n’est rien. Le breaking m’a donné tout, toutes les choses bonnes de ma vie, la couture, les rencontres, la confiance en moi, tout. ».
La récompense inclue le billet d’avion pour la Hollande, l’hôtel pour les 3 jours de l’IBE et les repas. L’année passe, elle rentre en Argentine auprès de son copain, elle travaille pour gagner assez d’argent pour son voyage en Europe, s’entraine etc.

« C’est ça ou ce n’est rien. Le breaking m’a tout donné, toutes les choses bonnes de ma vie, les rencontres, la confiance en moi, tout. »

>> Campanita compte l’argent gagné après les street shows au «semaforo» – feux rouges.

>> Victoire du battle Notorious IBE – qualification Brésil en 2016.

CHAPITRE 4: L’ETAPE LA PLUS DIFFICILE

Elle s’envole seule d’Argentine pour l’Europe en Juin 2016. Tout semble s’arranger pour elle, et pourtant « c’est l’étape la plus difficile de ma vie » reprend Campanita.
Son plan initial est de faire ce voyage en Europe, de découvrir le monde du Hip Hop européen, les festivals iconiques du Breaking et d’aller voir la Tour Eiffel. Ensuite elle veut retourner rejoindre son copain en Argentine pour s’installer durablement, penser à la suite de leur relation explique Campanita : « mais c’est là que l’univers a dit non, ça ne sera pas ta vie ça ».

L’expérience IBE est géniale, elle apprend l’anglais très rapidement. « Je veux parler avec les gens, c’est la première fois que je vais croiser tous ceux que je regarde sur Youtube ! ». Marquée de belles rencontres et de belles énergies, elle partage dans tous les cyphers, donne le meilleur de sa danse. Après l’IBE elle va à Outbreak en Slovaquie, et décide ensuite d’aller voir son ami Bboy Stuart (Vénézuélien également) qui habite à Clermont Ferrand.

Après quelques street shows à Clermont Ferrand, elle, Stuart et quelques amis partent à Lyon pour visiter la ville puis déposer Campanita à la gare en partance pour Paris. Toutes ses affaires sont dans la voiture. Emue, Campanita décrit : « On est sorti de la voiture juste à un coin pour visiter un truc qui était dans Lyon. Je ne voulais pas y aller, je me rappelle ce moment. Stuart a insisté. On est sorti 5 minutes. Quand on est revenu, les vitres de la voiture étaient cassées, et tout, absolument tout avait été volé. Ils m’ont laissé avec ma chemise et mon short sale de street show. Dans mon porte-monnaie, j’avais 1700€, mon passeport vénézuélien, ma carte de résidente en Argentine. Ce moment-là c’était la fin du monde pour moi ».

A cette époque, c’était très compliqué de refaire un passeport : le gouvernement ne désirant pas que les résidents quittent le pays, obtenir des papiers d’identité pouvait prendre des années. Adriana se rend en urgence au consulat du Venezuela à Paris pour demander de l’aide. Aussi corrompu que les institutions administratives installées à Caracas, le consulat refuse, sans concession et avec mépris, toute protection.
N’ayant aucune preuve de son identité, elle n’arrive pas à refaire son passeport vénézuélien en France. La consule lui indique que le seul moyen de refaire ses papiers est de retourner au Venezuela. Elle tente sa chance au consulat d’Argentine pour voir si elle peut retourner en Argentine sans ses papiers de résidente. Le consul lui affirme : « Oui c’est possible, il faut seulement une preuve que tu habites en Argentine, et il faut que le consulat du Venezuela t’autorise à quitter la France pour l’Argentine. ».
La consule refuse à Adriana l’autorisation de rejoindre l’Argentine et l’invite à se débrouiller seule. Bien qu’accablée, Campanita retrouve sa combativité, et décide de retourner au Venezuela pour avoir une chance de refaire son passeport.

Elle travaille pendant 3 mois pour acheter un billet d’avion pour le Venezuela. La victoire d’un autre battle, BGIRL France lui permet de prolonger son séjour en Europe. Campanita retourne au consulat demander un papier, faisant office de laisser passer, lui permettant de prendre l’avion. À la suite d’une nouvelle altercation avec la consule, Campanita réussit à obtenir le papier dont elle a besoin. Elle prend son avion pour le Venezuela.

CHAPITRE 5: L’UNIVERS

En 2017, elle arrive au Venezuela, à contre cœur, 3 ans après son départ, déchirée et épuisée. Elle se retrouve face à un Venezuela détruit, sa famille, affaiblie, a juste de quoi survivre. C’était choquant. Elle se hâte de faire toutes les démarches pour son passeport. Par chance, elle a le rendez-vous très rapidement. C’est après le rendez-vous qu’elle compte les mois pour recevoir son passeport.

Elle passe son temps chez elle explique-t-elle : « Je ne suis pas sortie pendant 1 mois et demi parce que j’avais peur. De tout, de la violence… Je me suis mise dans une bulle. ». Chaque sortie est traumatisante, elle essuie les menaces pour un pull qu’elle porte, où moins encore. « Je sortais marcher dans le centre-ville ou il y a plein de boutiques normalement, les gens se tapaient pour une paire de chaussure. Il y avait une file d’attente interminable pour acheter un pain. Oui un seul car c’était la loi, tu ne peux pas en prendre plus que 1 ».
Lasse d’attendre son passeport, elle décide au bout de 5 mois de quitter définitivement son pays et part en Colombie. Seulement, la situation pour les émigrés vénézuéliens avait également changé. En 3 ans, plus d’1 000 000 de vénézuéliens avaient rejoint la Colombie. L’accueil était très mal organisé par les autorités colombiennes. Les réfugiés envahissaient les parcs, les rues, dormaient dehors. Un racisme anti vénézuélien s’était créé. Et ce dans toute l’Amérique Latine.

Elle reste 3 mois en Colombie le temps de gagner suffisamment d’argent pour retourner en Argentine, et y refaire sa carte de réfugiée politique. La vie y est rude, mais elle se bat et accepte des petits boulots (laveurs de vitres de voiture aux feux rouges, petites livraisons…). Elle gagne de l’argent, assez pour vivre et pouvoir rejoindre l’Argentine. Mais une nouvelle fois, on lui vole ses biens, un Bboy vénézuélien lui dérobe son argent.

Une fois de plus livrée à elle-même, elle rebondit. Elle va à Cali pour faire le battle « Express Your Skill » en Février 2018, qui rassemble les meilleures Bboys et Bgirls d’Amérique Latine, la récompense pour les vainqueurs est d’aller à Puerto Rico pour la finale internationale. Elle gagne le battle : « Comment l’univers peut-il me parler plus clairement ? Je suis en train de tomber et l’univers vient me dire « non c’est bon t’inquiète pas, ça va aller !» ». Ce battle lui fait revoir l’ensemble de ses plans : elle a désormais un moyen de retourner en Europe pour y faire sa vie. L’organisateur accepte de lui donner la récompense sous forme d’argent pour pouvoir prendre un billet Colombie – Puerto Rico, Puerto Rico – Europe.

Son passeport étant toujours entre les mains de l’administration vénézuélienne, elle y retourne pour le récupérer et faire un VISA américain, nécessaire pour Puerto Rico.
Elle s’aide de sa victoire au battle pour justifier le besoin de récupérer rapidement son passeport. Elle se présente d’abord au ministère des sports et de la culture : « Je suis athlète, je représente le pays, j’ai gagné des compétitions, c’est mon métier. J’ai besoin de mon passeport pour concourir à une finale internationale à Puerto Rico. ». Le ministre de la culture la reçoit, la rassure et l’aide à rédiger une lettre qu’elle remet le jour même à la préfecture (le SAIME), pour qu’elle passe en priorité. La lettre n’a aucun effet. Elle retourne le lendemain voire le ministre « Ils n’ont rien fait avec ta lettre. Est-ce que le ministre de la culture est quelque chose dans ce pays ? ». Affecté, il accompagne Adriana au SAIME.
Ils demandent à voir le directeur. Après 5 heures d’attente, il se présente à Campanita, ignorant le ministre de la culture, et déclare en la regardant : « Bon, c’est toi le problème non ? ». L’altercation commence, Campanita riposte : « Non c’est toi le problème, tu ne gères pas cet endroit. Ce n’est pas possible que je doive attendre plus de 8 mois mon passeport. ». D’un calme absolu, le directeur répond : « Ah oui ils m’ont déjà parlé de ton caractère… Dans 5 minutes tu entres dans mon bureau ».
Anxieuse, connaissant les risques que les « opposants » courent dans son pays, Campanita rentre dans le bureau. Le directeur referme la porte, s’assoit et affirme avec mépris : « Chiquita pero peligrossa »*. Campanita joue une nouvelle fois de son audace : « Il ne faut pas que vous testiez le danger que je peux représenter. J’ai besoin de mon passeport. Je suis venue avec le ministre de la culture qui m’attend en bas, il sait qui je suis. ». Le directeur sort le passeport de Campanita d’un de ses tiroirs, le pose sur la table et rétorque :« Moi aussi je sais qui tu es, qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? ». Choquée, Campanita comprend que son passeport est prêt depuis longtemps. Mais le directeur et elle-même savent qu’ils n’ont aucun intérêt à rentrer en conflit. Il signe le passeport, le donne à Adriana, en déclarant toutefois « Je respecte ton caractère ».

Le lendemain, elle fait son visa d’une semaine pour les USA, direction Puerto Rico. Après Puerto Rico elle rejoint l’Allemagne.

>> Campanita après sa victoire au battle «Express your skills».

>> Campanita avec son nouveau passeport.

CHAPITRE 6: LAISSER PASSER

« Il est où ton billet de retour ? » demande le douanier en Allemagne à Campanita. Si elle en rit maintenant, elle était encore sous la panique en atterrissant en Allemagne. Elle n’a pas d’argent, et ne parle pas bien anglais mais son plan est rodé une fois de plus. Elle présente au douanier tous les flyers des différents battles : Outbreak, IBE, Legit’s Blast… « En fait je n’ai pas encore de billet de retour. Je suis danseuse professionnelle, je vais faire tous ces battles. Ma date de retour se fera en fonction des victoires » explique-t-elle. Le douanier l’interroge sur ses moyens financiers pour rester plusieurs mois en Europe. « Je suis déjà venue en Europe et on m’y a volé mon argent et toutes mes affaires. Donc maintenant je veux déjà arriver en sécurité là où je serai logée et ensuite on m’y enverra mon argent via Western Union. » renchérit poliment Campanita. « Et là, ils m’ont laissé rentrer ».

Elle a réussi la route la plus cabossée de son voyage vers la liberté. Devenue demandeur d’asile, elle compte les heures d’attentes, dans le flot des immigrés syriens, soudanais, afghans, chacun avec son lot de misère et de parcours de vie misérables. Elle obtient un titre de séjour de 10 ans en Décembre 2020 et part s’installer à Nice où elle peut enfin se poser, respirer la vie, se dire que c’est sa maison.
« Je déteste la politique de mon pays, pas mon pays. C’est mon pays quand même. Mais je suis fatiguée de recommencer ma vie plusieurs fois, je ne sais pas si j’y retournerai si ça allait mieux. Pas pour le moment en tout cas. » termine Campanita.

Aujourd’hui, Campanita a su se créer un nom dans la scène Bgirling Européenne. A travers de nombreux projets ambitieux, elle est écoutée sur la scène internationale, et revendique la même reconnaissance pour les Bgirls que pour les Bboys. On peut citer entre autres son projet EntreBgirls – qui vise a réunir la scène des Bgirls d’Amérique Latine pour les aider à s’affirmer et se structurer.